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situation nodale et plaisir
(cet article sera sans doute peu clair. C'est qu'il fait référence à des conversations qui ne transparaissent que très peu ici. Ce qu'est une situation nodale est encore laissé dans l'ombre, comment on influe dessus aussi. Patience.)
Pouvons nous influer sur nos états de conscience ? Pouvons-nous nous réjouir quand tout nous incline à nous lamenter, être heureux quand tout nous dit que nous sommes tristes, enfin, par une pose, vaincre nos passions ? Dans des termes plus contemporains, est-ce que nous sommes strictement déterminés par des processus physico-chimiques qui nous piloteraient en sous-main, sommes-nous les véhicules inconscients des nécessités de la nature, où bien, dans l'affaire, avons-nous notre mot à dire, en sortant du déterminé vers le symbolique ou le social, ou autre chose ? Cette question se résume à une question, simple, qui a animé les philosophes depuis le début : c'est la question du mal (ici du mal physique, que je subis), et du pouvoir qui est le mien face à lui.
La tendance actuelle, née au XIXième siècle, de vouloir réduire tout l'humain à du pur physico-chimique, le désir de pouvoir fonder tout phénomène humain sur une injonction secrète de la nature qui nous guiderait afin de perpétrer l'espèce sous les meilleures modalités, malgré toutes ses limites, continue à être portée. Ainsi, le plaisir ne serait que chimique, et n'aurait d'existence et de valeur que parce qu'il serait là pour nous préserver, nous ainsi que l'espèce. L'amour aussi, que chimie du cerveau qui nous indiquerait le partenaire idéal non pour faire notre vie, mais pour nous reproduire. Inutile de dire que ces thèses sont de plus en plus invalidées, et à raison, mais qu'elles restent vivaces tant chez le commun que chez les scientifiques. On comprend cette facilité. C'était d'ailleurs celle de Schoppenhauer, pour lui la seule théorie de l'amour qui en annule toutes les souffrance. Mais c'est là commettre plus qu'une confusion conceptuelle : c'est commettre un parjure. C'est confondre le désir animal et l'amour. C'est réduire l'un à l'autre et par là se mutiler, refuser d'être humain. La raison pour laquelle Schoppenhauer fait cela c'est qu'il considère cette souffrance inutile. Les psychopathologistes du XIX l'ont suivi, pour d'autres raisons, plus scientifiques, toutes aussi erronées. Mais enfin, cette souffrance particulière a une raison d'être, cognitive : c'est une mesure du sentiment. Un amour dont on ne souffrirait pas n'en est pas un, c'est un passe-temps, ou une fuite. Les scientifiques réduisent la souffrance à du physique, parce qu'ils n'ont d'autre objet que celui-là et qu'à les écouter, tout serait simple : le bonheur consisterait dans les anti-dépresseurs. Là aussi, cette thèse ne tient pas. La souffrance n'est pas un état du corps, c'est un mal-être de l'individu. Ce qui se passe dans le cerveau n'est que la réaction chimique à la situation de mal-être, jouer dessus n'efface que le symptôme, non le mal.
Toutes les réponses apportées par les sciences ou par les différentes morales dont on a hérité (eudémonismes antiques, pessimisme moderne) ne nous sont d'aucun secours. Schoppenhauer, comme Epicure, en appelle aux conceptions qui apportent le moins de souffrance et assurent le plus facilement l'absence de trouble dans l'âme. Les autres, ordinairement, insistent sur la responsabilité de l'individu, et son pouvoir rationnel, sa force de caractère, comme s'il était une réalité repliée sur elle-même qui refléterait le monde comme un miroir tout en lui étant parfaitement extérieur et presque parfois étranger, avec un tel pouvoir qu'il pourrait choisir de ne pas refléter certaines choses. Le stoïcisme est ainsi. L'individu est dans le monde sans totalement y être, il se refuse à se laisser envahir par lui, il n'est plus qu'une machine de raison, froide, amoindrie. Cette manière de voir sans doute est tributaire du langage, incapable de bien rendre la réalité. Les mots se succèdent, séparés les uns des autres, distincts les uns des autres, ils forment un tout, le sens plus que la phrase, mais restent isolés les uns des autres. La structure même des phrases provoque cela, en ce sens que toujours il y a un sujet et un complément. Le sujet, le « je », la personne, laisse à croire que ce je existe, est le même quelque soit la situation, ce qui est faux, manifestement, toutes les errances de la philosophie viennent du fait qu'on a vu l'individu comme quelque chose se tenant face au monde, et différent de lui. En vérité, l'individu n'est rien de tout ça.
Pour prendre une image commode, disons que le monde est une nappe à carreaux posée à plat. Il y a des intersections rouges, des lignes bleues. Le fond est blanc, blanc comme tout ce qui est vide ou secondaire. Ces intersections, ces carrés rouges, disons que ce sont les hommes. Ils sont distincts, séparés, on les voit facilement avec la force de l'évidence, difficile de dire qu'ils ne sont rien. Les lignes qui les lient sont au tout venant : relations d'amitié, qui les lient et les transforment. Relation d'utilité au sein d'un projet qui décide de ce qu'ils sont et font : écrivant une lettre à une amie, je suis lié à celui qui la lui portera, et qui ici sera un facteur. Facteur qui au sein d'une autre situation, d'un autre projet, sera père, contribuable, manifestant. Ce sont ces lignes et ces carrés que l'on a eu l'habitude de considérer. Mais le blanc dans tout ça, l'inutile, le non-pertinent ? Si on gratte légèrement avec l'ongle ce blanc, ce vide théorique, on verra qu'il créera des plis, des plis sur les lignes, et sur les carrés. Et c'est quand on comprend que la moindre chose agit sur nous de manière essentielle qu'on comprendra que le carré sur la nappe, ainsi que les lignes, ne sont que les accident de la perception, que si on considère les fibres de la nappe (de la réalité du monde), le carré est lié à l'intégralité de ce qui est, lié intimement aux bords les plus éloignés, à ce qui est demeuré inconsidéré. L'homme n'a pas le choix de ce qu'il exprime, ni de ce qui aura une influence sur lui. Il n'est pas seulement déterminé par un ensemble limité de relation, mais il est tout entier ouvert à ce qui l'entour. Il est une ouverture radicale, et penser l'homme, c'est penser cette ouverture, et une morale doit considérer cette ouverture plutôt que d'en appeler à un repli stratégique en soi. L'homme est un noeud, pris dans une situation nodale, il est un noeud dans le monde comme on fait un noeud à un mouchoir : c'est à dire qu'il exprime à sa manière ce qui compte et garde la mémoire de ce qui doit être souvenu : il est un noeud tant dans l'espace que dans le temps.
Suivant cette représentation, comment combattre le mal ? Comment agir contre lui ? C'est là que le détour vers une philosophie obscure (à peine augurée ici, mais qui est un des objets du fanzine Stigmate Sordide) rejoint le sens commun et permet d'en rendre compte. Car l'état dans lequel je suis dépend de tout ce qui m'entoure autant de ce qui me précède ou que j'anticipe, c'est une situation où de nombreux éléments concourent ensemble à mon état. Influer sur l'état ne revient pas à changer l'intérieur, mais à modifier l'extérieur, à changer de situation pour changer d'état. Travailler à aller mieux revient ici à identifier ce qui joue sur le moral dans la situation présente et à opposer aux éléments « nocifs » (quand on ne peut les supprimer) des éléments qui vont être en mesure d'apporter de la joie. On a tous connu cela. On s'apprête à voir une amie et on s'en fait une joie. On se sent comme transporté, changé, en mieux ! Plus ouvert à ce qui arrive, plus confiant, quelque soit la chose que l'on considère, on l'aborde avec confiance parce que, même si le fait de voir du monde n'a rien à voir du tout avec cette chose, elle l'éclaire au sein de cette situation. Vient une nouvelle qui, fut elle rien, ruine le plaisir qu'on avait à voir cette amie. En moi, dans le monde, rien n'a changé. Mais bientôt, le monde que j'appelai de mes voeux, que je sentait proche, va s'effacer face à un monde imposé qui m'enchante moins. Un malheur de peu est contrebalancé par un bonheur de peu. Un regard, un sourire y suffit. Un presque rien. Les philosophes se plaignent de cette inconstance, preuve pour eux de l'imperfection et de la misère humaine. Les artistes parfois s'en extasient. Les mouvements de cette sorte, quand ils se produisent en nous, ont toujours quelque chose de fascinant. C'est là la preuve que nous ne sommes rien d'autre que le monde lui-même, que le noeud dans lequel il se retrouve condensé. Quand le commun dit à quelqu'un qui va mal : « sors un peu, ouvre tes volets, vas voir des amis en ville », en un mot, « change-toi les idées », il ne dit rien d'autre que ça : tu as crée une situation dans laquelle tu ne peux que souffrir, l'obscurité, l'isolement, l'inactivité font que tu souffre, en sortant, en t'intégrant à d'autres situations, en faisant entrer dans le cadre de ta conscience (ce miroir du monde), d'autres éléments, tu te donneras l'occasion d'aller mieux. Ainsi, la possibilité de changer ses états internes passe par la possibilité de changer ses cadres externes.
Je connais le contre-argument classique, à vrai dire, celui-là même que j'ai fait aux sciences au début de cet article, celui que me ferait Pascal depuis sa tombe : c'est là du divertissement, c'est là fuir le souci plutôt que de le résoudre. C'est pas certain. Une médication laisse la situation en plan. Le changement de situation marche jusqu'à ce qu'on en revienne à la situation qui posait problème et qu'on a fui : c'est de nouveau chez soi seul, à ruminer dans l'ombre, que le problème se pose. Seulement, la situation n'est pas la même, nous somme liés à ce moment de détente encore, qui se donne la possibilité de contrebalancer le poids des autres éléments qui jouent dans cette situation. Les multiplier tarit à force définitivement le poids de ces éléments.
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