58

-_-'
 
 

06 – Acteur/Actrice favoris : pleins, en fait

Il y a de nombreux acteurs que je n’ai jamais ou rarement vus dans de mauvais films, que je suis toujours heureux de trouver au casting et qui suffisent, sur leur seul nom, à me faire m’intéresser à un film (mais comme je ne suis pas cinéphile, souvent, ce film, je le rate). Il y a Edward Norton, il y a John Malkovich, Fabrice Luchini. Jim Carrey aussi, et peut-être même, surtout. Il y a dans une moindre mesure Jean Rochefort, irrésistible dans l’homme du train. J’aurais pu parler de tous ceux-là, mais ils sont tellement évidents qu’ils perdent en intérêt.
Ce que j’aime chez un acteur, c’est pas tellement qu’il soit bon, c'est-à-dire qu’il puisse endosser de nombreux rôles différents, mais qu’il dégage quelque chose de particulier, qu’il incarne une idée, qu’on puisse le réduire à un adjectif, l’englober dans une représentation simple, le traverser d’un regard, et qu’à partir de là, il puisse devenir un symbole, ou un mythe, quitte à en déborder par la suite, à faire mentir l’idée qu’on en donne.
Mais c’est ce que tout le monde fait, de manière inconsciente souvent, et involontaire, et sans doute sans tout le plaisir qu’on peut y prendre. C’est ce qui fait qu’on réduit nos acteurs à quelques rôles concordants, n’abordant les rôles trop différents que comme preuve d’un immense talent. Le John Malkovich de The Libertine, incarnant un vieux roi sans grandes pompes, m’intéresse peu ; de même que celui, plus ambivalent, de Mary Reilly, ce sera toujours dans un autre costume que je me le figure, en Valmont, où il incarne l’élégance et la séduction rude et fourbe, avec un poil de faiblesse très subtil qui se remarque à peine. Séduction toujours, mais tournée à la dérision, dans l’extraordinaire « Dans la Peau de John Malkovich », où divers personnages empruntent et révèlent leur pouvoir de séduction à travers John Malkovich, en prenant possession de son corps l’espace d’une courte, puis longue, période.

Mais ceux dont j’aimerai parler sont autres, moins bons certes, mais au moins tout aussi rafraîchissants. Edouard Baer et Ariel Wizman ont commencé leur carrière ensemble et cela se sent, étrangement, bien qu’ils aient tout deux leur style bien différent. Un peu bobo tous les deux, le premier est la nonchalance même, séducteur looser et maladroit, un brin agaçant par un trop plein d’assurance toujours mal à propos dans Demain et Tous Les Jours Après, un téléfilm Arte, ou encore dans son propre film, Akoibon, qui est aussi loufoque que son titre le laisse présager. Ariel Wizman, lui, je l’ai découvert avec cette autre bizarrerie culturelle française, le Grand Popo Football Club, aussi follement à côté de tout que lorsqu’il passe à l’écran dans ses différentes émissions. Car si quand il a présenté les Ours d’or à Berlin sur Arte, sa seule excentricité était d’arborer un t-shirt Iron Maiden totalement déplacé, sur Canal +, il se lâche et se laisse totalement aller au non-sens. Impertinence feinte et surfaite, bobo las de lui-même, petites attitudes de dandy, joies surjouées dans la retenue, une chronique loufoque hantée par une banane, quelques articles de fond menés avec sérieux et qui montrent bien qu’il y a plus à voir en lui que cet espèce de trublion pour lequel il se fait passer.

Il a eu aussi une émission de vacances il y a des années sur France 2, et qui passait si tard que trop peu de monde la regardait : le plongeoir. Edouard Baer y campait là une ambiance déjantée et lasse d’elle-même très proche de l’univers de son film Akoibon, et reposant sur les mêmes effets : le sketch improvisé-raté qui montre les coulisses, le fait de parler à la caméra, mélanger personne et personnage, et qui en faisait une rareté absolue. Des présentateurs et des acteurs comme eux, il nous en faudrait plus à l’écran, et il faudrait plus de cette absolue liberté qui permet de réaliser tout ce qu’on veut comme on le veut et de transformer télévision et cinémas en lieux d’expérimentations populaires. Tout le contraire de ce qu’elle est.

28 Commentaires 27.10.10 19:37, Commenter

La Prisonnière (Proust)

Quelques courts passages de La Prisonnière, de Marcel Proust (éditions Folio Classique)

"Dans quelque ville que ce fût, elle n'avait pas besoin de chercher, car le mal n'était pas en Albertine seule, mais en d'autres pour qui toute occasion de plaisir est bonne. [...] En réalité, en quittant Balbec, j'avais cru quitter Gomorrhe, en arracher Albertine ; hélas ! Gomorrhe était dispersée aux quatre coins du monde. Et, moitié par ma jalousie, moitié par ignorance de ces joies (cas qui est fort rare), j'avais réglé à mon insu cette partie de cache-cache où Albertine m'échapperait toujours." Pages 16-17

"Il est du reste à remarquer que la constance d'une habitude est d'ordinaire en rapport avec son absurdité. Les choses éclatantes, on ne les fait que par à-coups. Mais des vies insensées, où le maniaque se prive lui-même de tous les plaisirs et s'inflige les plus grands maux, ces vies sont ce qui change le moins." P 37

"A chaque fois, une jeune fille ressemble si peu à ce qu'elle était la fois précédente que la stabilité de nature que nous lui prêtons n'est que fictive et pour la commodité du langage" P 57

"Peut-être faut-il que les êtres soient capables de vous faire beaucoup souffrir pour que dans les heures de rémission ils vous procurent ce même calme apaisant que la nature" P 65

"On n'a pas besoin d'être deux, il suffit d'être seul dans sa chambre à penser pour que de nouvelles trahisons de votre maîtresse se produisent, fût-elle morte. aussi, il ne faut pas redouter dans l'amour, comme dans la vie habituelle, que l'avenir, mais même le passé qui ne se réalise pour nous souvent qu'après l'avenir, et nous ne parlons pas seulement du passé que nous apprenons après coup, mais de celui que nous avons conservé depuis longtemps en nous et que tout d'un coup nous apprenons à lire." P79

"Elle était de ces femmes à qui leurs fautes pourraient au besoin tenir lieu de charmes, et autant que leurs fautes, leur bonté qui y succède et ramène en nous cette douceur qu'avec elles, comme un malade qui n'est jamais bien portant deux jours de suite, nous sommes sans cesse obligés de reconquérir. D'ailleurs, plus même que leurs fautes pendant que nous les aimons, il y a leurs fautes avant que nous les connaissions, et la première de toutes : leur nature. Ce qui rend douloureuses de telles amours, en effet, c'est qu'il leur préexiste une espèce de péché originel de la femme, un péché qui nous les fait aimer, de sorte que quand nous l'oublions, nous avons moins besoin d'elle et que pour recommencer à aimer, il faut recommencer à souffrir." P 141

"Il en est malheureusement des commencements d'un mensonge de notre maîtresse, comme des commencements de notre propre amour, ou d'une vocation. Ils se forment, se conglomèrent, ils passent, inaperçus de notre propre attention. Quand on veut se rappeler de quelle façon on a commencé d'aimer une femme, on aime déjà ; les rêveries d'avant, on ne se disait pas : c'est le prélude d'un amour, faisons attention" P 143

Je n'en suis qu'à la moitié de ma lecture, et il y a bien d'autres passages qui ont retenu mon attention, mais voilà ceux que je voulais partager. C'est une écriture très dense, mais très intelligente, et même si certains aspects du narrateur m'agacent, je me retrouve quelque peu en lui. Je pense aussi que les moments d'attention et de tendresse les plus profonds sont quand on a le privilège de regarder l'autre dormir, d'être témoin de cette vie qui lui échappe, et si on y regarde bien, on peut y voir se manifester qui elle est vraiment, et ce sans avoir à passer par des mots. Je crois que les mots alourdissent tout et qu'on peut bien s'en passer quand les rapports ne sont que surface, mais là où je ne le rejoindrai jamais, c'est qu'il fait de tout ça qu'une affaire de possession. Typiquement bourgeois... Ce n'est plus tellement de l'amour, mais déjà de l'amour-propre, un repli sur soit aussi désolant que mortifère. Et même si je les ai mis ici, je ne suis pas d'accord avec tous les passages que j'y lis. On peut trouver des constantes aux changements d'humeur et d'attitudes des personnes. Ces jeunes filles, on les dirait lunatiques, parce que comme la lune, elles changent constamment, mais il y a une constante dans la lune, une régularité, et c'est toujours la même face qu'elle nous montre. Les gens sont pareils. C'est l'affection, l'habitude, et le regard que seul un amoureux peut porter qui percent les difficultés et permettent d'atteindre la personne elle-même derrière ses changements, mais ce qu'on doit redouter, c'est cette autre face, toujours cachée, qu'on devine cependant parfois, et qui reste inaccessible, cette douleur qu'on ne saurait soulager, même avec toute l'abnégation du monde, et qui est le lot, non des mortels, mais des astres divins.
Je sais aussi qu'on voit très bien quand on commence d'être amoureux, mais on pense qu'il est pas trop tard encore, qu'on arrivera toujours à contenir ce sentiment qui grossit en nous, et qu'il ne changera rien. Ce qu'on ne peut situer, par contre, c'est le moment où d'un coup on est submergé par ses sentiments, où ça déferle hors de nous, où on ne contrôle plus rien, où ça change tout, et où tout commence à être miné. Il y a là un oubli ruineux, et coupable.

47 Commentaires 3.9.10 20:44, Commenter

Les drames des autres ont cette faculté rassurante de nous divertir des nôtres et de nous faire prendre part, même de manière lointaine, à leur vie. C’est salutaire d’ouvrir son âme, rarement pour soi, mais pour les autres. Libérés d’eux-mêmes, ils peuvent, dans un abandon total, tenir debout pour un autre, être fort pour un autre, se soucier d’un autre, être de bon conseil aussi et parfois, y aller de sa larme. Toutes choses dont ils sont incapables pour eux-mêmes.
On est tous entourés d’un grand nombre de personnes, et tant que tout va bien, on ne peut pas tellement dire qu’ils sont importants, on pourrait tous les quitter du jour au lendemain sans s’en rendre compte, et, dans une autre ville, tout ce qu’on regretterait, ce serait les bons moments passés en leur compagnie, autrement dit quelque chose qui était entre les personnes, comme de la condensation, au mieux des gouttes de sueur qui roulent sur leur peau mais qui sont vite lavées, et ne restent qu’à la surface des corps. Mais qu’on trouve de nouveaux compagnons et ils sont vite lavés. Car qu’on fasse la fête avec tel ou tel autre importe peu, c’est ce rapport de surface, léger et plaisant, qui nous importe, et nous manque. Beaucoup n’ont que ça, et s’imaginent que c’est de l’amitié. Mais à vivre comme ça, on ne vit que superposés les uns aux autres, même si cette superposition implique parfois de rapides interpénétrations. Les amitiés sont comme les alliages ; elles se forment sous les coups répétés, quand deux substances finissent par n’en faire plus qu’une. Il faut des coups de marteaux, il faut les contraintes de la fournaise, il faut l’enfer des forges pour que deux métaux se mélangent durablement et prenne forme. De même, ce sont les coups du sort, les revers de fortune, les brûlures des larmes faites de tout petits drames ou de grandes tragédies, et les tristesses, amères toujours, enfantines parfois, pour permettre à l’autre d’avoir prise en soi, pour forger une amitié.
Il faut oser ouvrir une partie de son âme pour que l’autre y lise en nous, et espérer être assez cher aux yeux de notre voyeur intime pour qu’il referme la porte derrière lui, et nous épaule de l’intérieur. C’est un risque à prendre, comme se jeter dans le vide, même si le plus souvent, les évènements nous jettent eux-mêmes dans le vide, et notre faiblesse, nous laissant juste le soin de prier pour être rattrapé, ou pour qu’au moins d’autres acceptent de vivre avec nous la descente, et la rendre moins douloureuse, juste en étant là. S’ouvrir à un autre, se montrer nu, dans le pire moment, cela change les rapports, inévitablement, et l’image qu’on peut se faire des gens, on est étonné souvent de voir des faiblesses qui nous étaient insoupçonnées, mais c’est un changement pour le mieux quand personne ne se sent obligé de quoi que ce soit, quand les choses se font naturellement. Et il faut en passer par là sans doute pour pouvoir, au milieu de ses propres malheurs se réjouir du bonheur de nos amis, et dire, ses tragédies sous le coude, « je vous laisserai profiter de ces moments si rares».
Et à côté de cet élan de bravoure inattendue on part observer les petites tristesses anonymes que l’on trouve sur les blogs, et on les lit à rebours des jours, espérant arriver à ce jour où tout allait bien encore, ce jour d’avant la justification de l’écriture, se disant que si on en arrive à là, alors tout sera effacé. C’est comme un reste de conte pour enfant resté là, au fond de nous, et qui germe, baigné de toutes les larmes versées, dont les branches se raccrochent à tout, même au malheur des autres, aux amis qu’on aurait pu croire oubliés mais qui ont continué à jouer leur rôle, et à faire sentir leur importance, et on fait le dos rond, attendant que ça passe, certain que ça passera bientôt, car au fond on s’en rend compte, tout va bien.
Et c’est vrai que tout va bien et même si je n’y crois pas tout à fait, que je me méfie de moi et de ce que je prends toujours plaisir à vivre, que j’ai pas tout à fait confiance en moi, je suis entouré d’amis qui me sont chers et qui tiennent à moi et j’ai, comme dans « Tengen Toppa Gurren Lagan », confiance en eux qui ont confiance en moi, et ainsi, tout ne peut qu’aller de l’avant puisque en plus d’avoir tout pour être heureux, j’ai aussi des raisons de l’être.

Même si la tristesse est si belle parfois qu’on s’y sent chez soi.

25 Commentaires 3.9.10 01:36, Commenter

Voyage voyage

On fait toujours grand cas des voyages.
Aux yeux du monde un être accompli est un être qui a vu du monde, alors on voyage, pour voyager, et on dit à chaque fois qu’on s’y est réalisé. Mais la réalité, c’est qu’on s’abandonne ce faisant à des manières de parler qui sont communes et qui ne trouvent pas d’écho véritable en nous. Une fois retiré le plaisir que l’on a à la nouveauté, que retiens-t-on la plupart du temps ? J’ai moi-même voyagé. J’ai randonné, j’ai découvert des régions, j’ai découvert les alentours campagnards de Nancy, que tout le monde ignore et dont tout le monde se moque, et qui sont en passe d’être recouverts intégralement de béton. Si bien que le monde que j’ai vu bientôt n’existera même plus. J’ai vu la Bretagne, pour une grande partie, les sites archéologiques de Grand, j’ai vu Paris plusieurs fois, et sa banlieue crasseuse, les cités dortoires de la moselle, les terrains vagues, les friches, les usines rouillées, qui meurent sur place, comme nos régions. J’ai vu le Tarn-et-Garonne, ses gorges profondes, ses monolithes gigantesques, le mur du diable, une roche à pic et immense, qui n’offre pratiquement pas de prises, et qui est là, on se demande pourquoi… J’ai fais du bateau sur le lac de Serre-Ponçon dans les Hautes-Alpes, j’y ai essuyé une tempête, d’ailleurs. La seule chose que j’en retiens et ce petit bâtiment, cette ruine, un des rares vestiges du village englouti qui ne soit pas englouti, il devait surplomber le village, être haut perché, et maintenant, on navigue à sa hauteur. Les choses sont drôles parfois. Un petit bâtiment de rien du tout, voilà tout ce que j’en retiens. J’ai vu l’île d’Aix, et le fort Boyard de loin. Le mont Saint-Michel, et, sur un plateau, le pied du diable, qui pointe vers lui. A Combourg, je suis passé devant le château où a vécu et écrit Chateaubriand. J’ai vu la Staatgallerie à Stuttgart, ses longs tunnels qui drainent toute la circulation automobile, laissant la ville pure et agréable, et son magnifique musée, ses chouettes bâtiments, toute cette histoire qui transpire de chaque coin de rue. J’ai vu la Martinique aussi, j’ai quelques anecdotes amusantes, mais la Martinique, pour moi, c’est surtout de l’ennui.
Est-ce que je parle de tous ces voyages ? Non, parce qu’ils ne sont pas importants. Ce n’est pas les lieux que l’on traverse qui comptent, ce sont les relations que l’on noue avec les personnes qui sont importantes, et aucune personne côtoyée dans ces lieux ne fait encore partie de ma vie. Plus rien ne m’attache à ces lieux lointains, et donc ils ne sont plus rien pour moi, et paradoxalement des lieux que je n’ai jamais vus me sont plus proches et infiniment plus précieux, et je ne désespère pas de les visiter un jour. Non pour voyager, mais pour rencontrer enfin des personnes qui me sont chères. Le problème avec les voyages, quand il n’y a pas de raison profonde derrière pour leur conférer du sens, c’est qu’ils deviennent vite une fuite, une agitation vaine, l’envie compulsive d’accumuler des lieux, des paysages, des autocollants sur sa valise, juste pour oublier. Oublier quoi ? On ne le sait pas, parce que cette agitation nous empêche de nous poser la question, et au final, ce qui devait nous construire, nous rendre à nous-même, nous transforme en étranger. Ni plus ni moins. Pourquoi je ne voyage pas ? Parce que j’ai voyagé, et que je n’ai rien trouvé là-bas qui soit capable de me retenir. Le nouveau me charme, comme il charme tout le monde, mais je n’en fais pas si grand cas. A lui seul, il ne me donnerait pas envie de rester dans un lieu inconnu, car je sais que tout est partout pareil. Ailleurs, on a l’esprit à la fête, alors on ne voit que le glacis, souvent on y est en vacances, alors tout est beau. Mais les gens sont partout les mêmes, les problèmes et les difficultés aussi, et au final, on se lasse de la beauté quand aucune âme ne la porte ou la soutient.
On me reproche parfois mon esprit casanier, comme s’il était un manque d’être, une grisaille, et non une griserie, comme si une partie de moi était amputée du fait que je veuille rester dans une ville que je connais et redécouvre souvent. Ceux qui voyagent ne comprennent pas ça, tellement heureux de partir, se faisant une fierté de partir, disant : « je voyage » comme d’autres disent : « je suis prince ». Cela fait toute leur valeur, à leurs yeux comme à ceux du monde. Ce qu’ils ne voient pas est que s’ils peuvent voyager, c’est que les conditions sont réunies pour qu’ils le puissent. Un pied-à-terre à Paris avec quelqu’un de proche là-bas permet de monter régulièrement à la capitale. Mais sans ça, voyage-t-on encore aussi souvent qu’avec ? On voyage comme on cuisine, comme on fait tout en fait. Parce que des gens autour nous rendent cela possible, soit en nous emportant, soit en devenant notre motivation. Quelqu’un de seul cuisine rarement, ou peu, que de petites choses, mais qu’il y ait des invités, et tout de suite il passera des heures entières, voire toute une nuit à cuisiner pour contenter son monde. Il en va de même pour les voyages. Certains voyageront seuls, mais l’essentiel du monde ne le fera qu’à partir du moment où ces voyages serviront à consolider des liens avec d’autres. S’ils disent après ça que les voyages comptent, c’est qu’ils se méprennent sur ce qui se joue en eux. Ce qui compte réellement, ce sont les relations uniques que l’on noue avec les autres, et ces relations ne sont pas moins importantes dans une ville que l’on occupe depuis vingt ans que dans une autre où l’on ne passera qu’une semaine ou deux. J’ai même tendance à croire que ces dernières sont creuses, ne sont que surface, que glacis joli, et que c’est pour ça qu’elles paraissent idylliques. Parce que toute la réalité en est expurgée.

26 Commentaires 23.8.10 23:08, Commenter

05 – Meilleure histoire d’amour dans un film

La véritable histoire d’Abe sada


Je connais deux versions de cette histoire : celle-ci et celle qu’en donne Nagisa Oshima dans L’empire des Sens. La version de Noboru Tanaka a cet avantage de refuser tout intellectualisme trop évident, et d’annuler les longueurs de l’autre film. Ce qu’il perd en esthétisme, il le gagne en nervosité, et l’aspect conte, ou fable du film d’Oshima disparaît au profit d’un aspect plus réaliste, plus documentaire ou au moins film conventionnel. Son grand avantage aussi, c’est qu’il montre ce qui se passe après le crime, alors que L’empire des Sens n’en fait pas son climax mais sa conclusion, l’attachement fétichiste et pathologique d’Abe Sada à la relique arrachée au corps de son mari, et la vie désolante qu’elle a mené comme prostituée, attendant passivement la mort, vide et résignée, et l’absence de révolte face à son arrestation, l’accueillant bien plutôt comme une libération.

 

L’histoire d’Abe Sada et de Ishida Kishuzo est une histoire vraie. C’est un fait divers qui a ébranlé le Japon dans les années 30 quand le drame est survenu. C’est la rencontre entre un homme riche, posé, avec maison, femme et enfants, et une ancienne prostituée, rentrée à son service. Les deux amants fuient la maison pour s’installer dans une chambre d’hôtel, et pendant 20 jours, ils vivront coupés du monde, animés par leur seule passion l’un pour l’autre, se laissant dévorer ainsi par leurs sentiments, poussant l’autre toujours à aller plus loin, jusqu’à l’irréparable, que tous deux voulaient et attendaient. Abe Sada étrangle son amant, lui coupe le sexe avec un couteau, écrit avec son sang « abe aime Kuchi » sur la dépouille, sur les murs, le sol, les draps, et part, errant dans les rues de Tokyo. Elle continue sa vie, ou plutôt se laisse porter, vide et comme déjà morte, portant sur elle et la relique flétrie et pourrissante de son ancien amant ainsi que l’arme qui lui servit à s’en saisir. Elle ne cacha pas son crime, elle ne garda pour elle aucun détail de sa relation, elle avoua tout avec fierté et bonheur, libérée du poids de son crime et de l’inutilité de son existence, libérée enfin de sa passion dévorante, et heureuse sans doute aussi de montrer qu’elle seule encore était vivante, et capable d’une passion digne d’un conte ou d’un roman, et fière d’avoir vécue une histoire qui a elle seule résume ce qu’est l’amour et la passion. Le titre choisi par Nagisa Oshima d’ailleurs est très fort : Ai No Corrida (la corrida de l’amour). Ce rapprochement entre la tauromachie et l’amour est presque un lieu commun, déjà à l’époque, Michel Leiris avait consacré des passages de son Miroir de la Tauromachie à ce rapprochement, qui n’était pas étranger non plus à ses amis, et on retrouve très prononcé chez Oshima ce mouvement de rapprochement violent et brutal, soudain, de choc esquissé, tenté, toujours évité, et ces éloignements, ces moments de repos tendu, où les personnages se jaugent, s’excitent et s’appellent, avant de revenir à la charge jusqu’à ce que l’un meurt. Le spectateur du film de Nagisa Oshima est moins mis face à un film que face à une corrida, il doit en comprendre chaque instant, savourer même les attentes interminables pour pouvoir tirer leçon et plaisir de l’estocade finale. Il était de coutume d’ailleurs de couper les parties du taureau mort pour les faire manger aux spectateurs de marque. Sans doute est-ce de là que le sens du film s’est décidé. Mais la version de Tanaka est moins grandiloquente, le parti pris esthétique et narratif moins formel, moins intellectualisé, et le film n’en est que plus agréable à suivre.

 

Pour moi c’est là une perfection absolue et indépassable. Et d’une c’est une histoire vraie, et de deux, à tous les niveaux, c’est une épure. Comme un sumi-e qui en quelques lignes vives donnerait l’essentiel de l’objet et en révèlerait le caractère. L’empire des Sens échoue de ce point de vue-là en ne montrant pas assez la brièveté de l’histoire, car tout s’est vraiment joué en deux semaines, comme si les amours plus longs n’étaient que des amours qui abandonnaient toute grandeur au profit d’un ennui et d’une étroitesse malvenus et risibles, alors que seul un amour aussi bref et irrésistible méritait le respect et était objets de fierté. Ce qu’on a coutume d’appeler histoire d’amour, surtout au cinéma, bien souvent, ce ne sont que des histoires de chasse, des histoires d’un amour recherché, espéré, perdu. Et quand l’amour est trouvé, et annoncé réciproque, alors le film s’arrête. Car l’amour au fond, c’est l’objet des hommes, car ils savent qu’il ne peut être que malheureux (et il faudrait alors se dire : « tout ça pour ça ? », ou insipide (et il faudrait alors se dire : « tout ça pour ça ? ». Ici, les deux protagonistes sont voués l’un à l’autre, s’appartiennent entièrement, ne pourraient vivre sans l’autre, ou avec l’idée qu’après eux il puisse encore y avoir de la place pour des sentiments ou une vie amoureuse. Voire une vie tout simplement. Leur seule issue, c’est la mort, de l’un, comme révélateur au sein du couple de la force de leur passion, et l’arrestation de l’autre, pour révéler au monde ce qu’est le pur amour. Pour dire au monde : si vous n’êtes pas prêts à tout sacrifier pour l’autre, à accepter même de mourir par son bras sans autre raison que votre amour, alors vous n’aimez pas. Pire. Sans doute n’êtes-vous pas vivants. C’est un des rares films à montrer à montrer l’amour en train de se vivre pleinement. Certes, en aucun cas je suis pour ce genre de dérives, mais si on lit cette histoire sur un plan symbolique, elle est la définition exacte de l’amour. Aimer, c’est d’abord tout sacrifier, sacrifier tout ce qu’on a construit, tout ce pour quoi on a vécu jusqu’alors, c’est abandonner l’estime des autres s’il le faut (Lancelot accepta d’être promené en charrette pour pouvoir rejoindre Guenièvre), ou en tout cas être résolu à le faire et en être capable. C’est ensuite vivre isolé, réduire son monde à cette personne unique et particulière, ne pas faire un seul geste qui ne soit pas mystérieusement lié à elle, connecté à elle, même le plus anodin, le plus personnel. Si Montaigne peut dire : « un seul être vous manque et tout est dépeuplé », c’est bien qu’à lui seul il peut constituer un monde et suffire à son amant. Et deux semaines après, loin de tout, ne plus vivre. N’être plus qu’un fantôme errant dans les rues de Tokyo, avec rien d’autre que des souvenirs. Après ça, la vie ne vaut plus rien, mais il faut vivre, pour porter témoignage de cet instant de grâce qui a lui seul a justifié toutes les souffrances et la laideur, et qui, seul, nous a donné une place dans ce monde, une place qui nous convienne parfaitement et que nul autre que nous n’aurait pu occuper. Ne serait-ce que par notre seule présence vagabonde, dire : « cela a existé, et cela était la grandeur et la beauté même. Tout le reste n’est que bavardage.»

38 Commentaires 18.8.10 17:16, Commenter

04 – Un film bourré de clichés que vous adorez

You’ve Got Mail

Une des nombreuses comédies romantiques avec Meg Ryan, la madame comédies romantiques. Heureusement, quelques réalisateurs lui ont donné des rôles plus sérieux, comme Jane Campion, avec In The Cut, et elle a aussi joué dans The Doors d'Oliver Stone aux côtés de Val Kilmer. Je crois qu’une comédie romantique est un genre qui ne peut pas se baser sur autre chose qu’un vaste ensemble de clichés sur l’amour (le grand, le petit, l’impossible), la vie, les relations avec autrui et la connaissance de soi. Mais ce qui différencie une bonne comédie romantique d’une mauvaise, c’est que cette dernière se repose entièrement dessus, alors que la bonne parvient à les utiliser comme éléments narratifs pour dire autre chose, et c’est meilleur encore quand la mise en scène et la construction du récit sont intelligentes, et You’ve Got Mail est étonnant de ce point de vue-là. Il est rare de trouver tant de qualités dans ce genre de films.

 

L’histoire est simple. Meg Ryan et Tom Hanks ont tous deux leur couple, et semblent être heureux. Ils se confient tous deux à un parfait inconnu sur internet et leur plus grand plaisir, secret, dans la journée, est de découvrir qu’ils ont reçu un message, et de parler de tout ce qui les touchent à leur confident secret. Tous les jours, ils fréquentent les mêmes lieux sans se connaître, se manquant de quelques secondes à peine, et vivent leur vie de libraire, elle dans une petite librairie de quartier, traditionnelle, et lui au sein d’un grand groupe qui s’installe en face de la boutique de Meg Ryan. Bien entendu, les deux se haïssent copieusement quand ils se croisent dans les repas où se retrouvent quelques écrivains new-yorkais, uniquement à cause de leur travail, sans savoir qu’ils s’adorent par ailleurs.

C’est Tom Hanks qui le découvre en premier (Meg Ryan n’étant pas connue pour son intelligence et sa vivacité d’esprit dans ces films) et plutôt que de dire la chose abruptement, il manigance pour qu’elle tombe amoureuse de lui en tant que lui, et non en tant qu’ami virtuel, avant de lui montrer qu’ils ne sont qu’une seule et même personne. Entre temps, on apprend que leurs couples respectifs ne reposaient sur rien et qu’ils seront bien plus heureux ensemble, et que leur relation n’a détruit aucune famille. L’amour est au rendez-vous et la morale est sauve. C’est si bien tourné que dès les premiers plans, on sait que le mariage entre Meg Ryan et son écrivain de mari est mort sans qu’ils s’en soient encore rendus compte. Elle lui cache sa plus grande source de joie, et la cultive dans son dos, épiant par la fenêtre, s’assurant qu’il soit bien parti et ne puisse la surprendre devant son ordinateur.

 

Bien sûr à y regarder comme ça, l’histoire est convenue, mais c’est remarquablement bien tourné. Le message aussi est dépourvu de toute surprise. L’amour est là dans la rue, autour de vous, sans que vous le sachiez. L’homme ou la femme qui est derrière vous dans la file d’attente, qui marche non loin de vous dans la rue, qui fait ses courses dans le même magasin que vous ou qui ouvre un commerce en face du votre, et pour que vous le remarquiez, il suffit d’une rencontre unique, fortuite, pour que d’un coup toute votre existence semble être construite autour de cette personne unique qui encore il y a peu n’était qu’un inconnu de plus dans les foules attendant au feu rouge. Et il en faut peu pour qu’on se méprenne du tout au tout sur cette personne, et qu’on n’aperçoive pas la chance que l’on gâche en se le mettant à dos. Nos deux héros sont des miraculés, mais malgré tout, on se plaît à croire que c’est possible, on se laisse prendre au jeu, au moins le temps du film, quitte à renier tous ces bons sentiments une fois le générique passé, et ça, vraiment, c’est la magie du cinéma. Ce que j’aime aussi, c’est qu’on y parle de livres, qu’on voit des livres, et je trouve que c’est assez rare au cinéma. Mais quitte à choisir une libraire de cinéma, je préfère Audrey Hepburn dans Funny Face.

Ce qui est intelligent aussi, c’est la distinction et le jeu entre le virtuel et le réel. Chacun a une vie de famille, une femme, un mari avec qui ils ont une relation tangible, mais dans laquelle il n’y a pas de véritable lien, de vraie relation, où tout ce qu’ils font, c’est jouer leur rôle, et ce n’est que par internet qu’ils peuvent exprimer réellement qui ils sont, et se donner tout entier sans restriction à un autre, et se révéler ainsi même à eux-mêmes. D’ailleurs, ils effacent de leurs conversations toute référence à leur métier, à leur vie personnelle, bref, à leur statut et à tout ce qui ferait écran entre eux, car ce qu’ils veulent, c’est une rencontre véritable et pas de pure forme. Ils ne pourraient se donner ainsi à leur entourage, car le risque serait trop grand de ruiner l’édifice des convenances et d’être rejeté non sur la base d’une défaillance par rapport aux attentes qu’on peut avoir d’eux, mais par rapport à qui ils sont. Il y a plus de réalité dans la relation qui se noue virtuellement qu’il n’y en a dans ce que beaucoup appellent « la vraie vie », qui est en fait bien plus quadrillée par les rôles et les apparences qu’on ne pourrait le croire, qui est bien plus virtuelle et désolante qu’on serait prêts à l’admettre. C’est ce qui fait tout le prix et l’importance de ces relations nouées virtuellement et qui met véritablement les êtres en contact. Ce qui fait écran entre les deux protagonistes, ce n’est pas la distance posée par l’écran d’ordinateur (puisqu’il est une proximité, mais bien les rôles sociaux antagonistes qu’ils jouent dans « la vraie vie », et Tom Hanks est obligé d’en passer par le jeu, la dissimulation et la tromperie pour faire ressortir la vérité sans que celle-ci le sépare définitivement de Meg Ryan. C’est là l’artifice utilisé par le cinéma et tous les arts dramatiques, mentir, tromper, mettre en avant le faux, le truqué, afin de faire ressortir quelque chose de la vérité, de mettre en évidence ce qui est et qui nous entour, si bien que nourri de cinéma, de théâtre ou de littérature, on peut reconnaître autour de nous les échos innombrables de l’art, seul occasion pour nous de vraiment comprendre le monde et les gens qui nous entourent, et de nous sentir liés à eux et à notre culture.

 

Ce que j’aime aussi dans ce film, c’est le bruit du modem 56k et le logo AOL, qui me renvoie 7 à 8 ans en arrière quand j’ai rencontré une de mes plus anciennes amies, une personne qui m’est très chère, qui compte beaucoup pour moi-même si nos rapports en ce moment sont plus distants, et que je suis heureux de connaître car elle est une jeune personne admirable, talentueuse et surtout très attachante et je profite de cette note pour lui redire tout le bien que je pense d’elle, car je n’ai plus trop l’occasion de le lui dire (au début, quand ce blog était encore un journal, il lui était entièrement dédié, et si ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui, son fantôme rôde encore parmi nous). C’était l’époque bénie où il fallait attendre deux minutes pour se connecter, où les pages étaient rudimentaires par nécessité, et où on pouvait s’inscrire à triple triad avec une adresse hotmail. C’était aussi l’époque où je dessinais plus, où je regardais la lune pendant des heures en écoutant « home » en boucle, et où je me promenais matin et soir en forêt. Bon, du coup, rien à voir avec le film, mais je me suis reconnu en eux, car moi aussi j’attendais avec fébrilité ces précieux messages, comme il m’arrive aujourd’hui d’attendre les textos (autre temps, autres mœurs). Je pourrais dire encore mille petites choses sur ce film (il y a tant à dire), ou sur moi, mais ça n’aurait pas sa place dans cette note. Tout ce que je rajouterai, c’est que j’adore vraiment  ce film.

20 Commentaires 18.8.10 15:21, Commenter

03 – Un film qui vous apporte une joie immense

C’est un court métrage en particulier. The haunted house.
Et toute l’œuvre de Buster Keaton en général. 

 

 Toute son œuvre ou presque me fait toujours un bien fou et me fait souvent rire aux larmes. Ce n’est pas seulement ses gags (et certains sont tellement célèbres que de nombreuses séries télévisées et dessins animés les ont repris avec insistance), souvent calculés au millimètre et à la seconde, à la fois visuels et physiques et surtout très impressionnants, mais le personnage qu’il a crée, à la fois touchant et irrésistible,  qui fait toute la qualité de ses films.

 

La famille de Buster Keaton vient du cirque, et il a appris dès son plus jeune âge à faire des cascades et à préparer des gags spectaculaires, il n’a jamais pris une seule doublure pour tourner ses scènes, même quand elles étaient très risquées (il a failli mourir une paire de fois). Ce sont des gags très visuels, très proches de ce que les dessins animés feront par la suite, avec de nombreuses poursuites, quelques coups échangés, des pirouettes, des accessoires inattendus et des séries d’évènements qui pourraient être dramatiques s’il n’y avait pas Buster Keaton pris au milieu, se débattant furieusement avec tout ce qui l’entoure, affichant toujours une mine impassible. Son personnage est aussi typé que celui de Chaplin. Un vieux gilet étriqué, une chemise blanche et une large cravate, un petit chapeau de canotier et un visage las. Il marche d’un pas maladroit, hésitant, accumulant les chutes, toujours en butte avec les évènements et les objets qui l’entourent, luttant toujours pour s’y opposer jusqu’à ce qu’un moyen détourné et improbable s’offre à lui.

Je l’ai découvert avec the electric house, où il conçoit toute une installation électrique dans une maison afin d’y faciliter la vie et le travail, installation qui va très vite se retourner contre tout le monde : par exemple l’escalier automatique projette tout le monde dans la piscine depuis la fenêtre du premier étage. Mais c’est the Haunted House qui est le plus extraordinaire. La relation et la comparaison entre les deux œuvres étant aisée puisqu’elle met en scène les mêmes éléments, une maison trafiquée et des scènes avec des fantômes. Dans Haunted House, Buster travaille à la banque, et pour diverses raisons, il est accusé du hold up dont il a été la victime. Il court se réfugier dans une maison connue pour être hantée. C’est alors une avalanche de gags, il n’y a pas un plan qui n’ait le sien. Il y a plusieurs gags à répétition avec les fantômes, mais c’est sans doute ceux avec l’escalier qui sont les plus typiques.
Les marches de l’escalier s’abaissent, et ce dernier devient un toboggan. Buster s’y fait prendre une paire de fois. Mais après, pour passer d’un étage à l’autre, il se ravise toujours dans un geste mécanique et refuse systématiquement de prendre l’escalier de manière conventionnelle, évitant ainsi toute répétition ou tout ennui.

 

Buster Keaton affronte les machines plus ou moins folles dans ces deux courts métrages ainsi que dans One Week, où il construit à l’envers une maison en kit, celle-ci se retrouvant la porte d’entrée à l’étage donnant sur le vide et où à un moment un pan de mur manque de lui tomber sur la tête (Mac Gayver utilise le même effet dans un épisode pour assommer deux ennemis), Chaplin aussi dans les Temps Modernes, où il sert de cobaye pour tester la table qui permet aux ouvriers de manger productivement, et monsieur Hulot de Jacques Tati, dans Mon Oncle. Ces trois personnages montrent différentes facettes de la modernité et de la manière dont elle prend le pas sur l’individu, le contraint à de nouveaux usages, et comment ce dernier tente de rester humain et vivant malgré leur marche progressive. Electric et Haunted House étant les plus anciens, ils sont les moins pessimistes, et les plus archaïques dans leur présentation, et Buster arrive toujours à contourner, à détourner, et à s’affirmer face aux objets électriques, même si dans sa démarche ou certains tics il adopte déjà une attitude mécanique, et c’est d’ailleurs cela qui le rend si drôle, le rire étant la dénonciation d’un travers ou d’un mouvement qui introduit du mécanique dans ce qui jusqu’alors était humain (Bregson).


Mais dans les Temps Modernes les machines se retournent clairement contre l’individu et le seul salut semble être dans un retour au naturel, quoi que ce rêve soit déjà perverti (quand Chaplin rêve à la maison qu’il aura avec son amie, la vache arrive dès qu’il y a besoin de lait, la branche se penche pour qu’on puisse cueillir le fruit, c’est déjà une nature asservie aux besoin de l’homme, prélude et conséquence de l’asservissement de l’homme à ses propres besoins.
Les temps modernes

Hulot, enfin, est un fossile placé devant des objets qu’ils ne comprend pas, devant toute une ville et des bâtiments, des meubles, à l’usage desquels son corps et son esprit ne sont pas formés, et qui avance dans un monde qui n’a plus grand-chose à voir avec lui. Si bien que dans l’étonnement las et silencieux qu’il manifeste devant les objets même les plus simples, il y a de l’obstination et de la puérilité qui rendent le personnage à la fois triste, ridicule et attachant.
Mon Oncle

97 Commentaires 17.8.10 07:17, Commenter